la promeneuse le boudoir de victoire histoires du soir

L’histoire de la Promeneuse

Elle se promène. Il fait si chaud. Sa robe légère ondule dans l’air et lui donne l’air de danser. Elle est d’un beau bleu profond, couleur orage comme on dit. Le contraste avec sa peau diaphane est doux à l’oeil. Dans ce parc, elle se promène pieds nus, sandales à la main, avec son chapeau sur la tête. Un joli panama.

Enfin, elle trouve ce petit coin à l’ombre de ce grand arbre. Elle sourit. Il lui avait fixé rendez-vous pour le prochain indice. Elle adore ce petit jeu qu’ils jouent ensemble depuis quelques jours. Elle se souvient du garçon à la fois tendre et impétueux, qui lui avait donné son premier baiser. Ils avaient 13 ans. Ils étaient dans le même collège mais pas dans la même classe. Il était studieux et brillant, il avait l’air tellement ennuyeux en fait !

Victoire vous raconte ses histoires à l’écrit mais également au creux de l’oreille. Écoutez-la, ça devrait vous plaire…

 

Elle, rebelle et un peu sauvage, s’ennuyait en cours. Mais vraiment, s’ennuyait à un point terrible. Et puis un soir, comme souvent, son père a oublié de venir la chercher. Assise sur le rebord du trottoir, elle attendait. Et lui avait très exceptionnellement subi la même mésaventure. Ils s’étaient parlés, pour une fois, la première. Ils avaient beaucoup ri. Et cet élève-modèle s’était montré bien plus amusant que ce que prétendait la légende. Bien plus hardi aussi.

Ils avaient attendu longtemps cette fois-là. Une bonne heure, se souvient-elle. L’automne avait cette lumière caractéristique de la fin de la journée, claire-obscure, propre à fabriquer des souvenirs nimbés de merveilleux.

Et ce soir-là, il n’y avait pas été par quatre chemins : il lui avait dit qu’il l’avait remarquée, à l’étude, elle qui avait toujours le nez en l’air, à rêvasser. Elle qui ne travaillait jamais et aimait taquiner les personnes autour d’elle. En particulier, les bosseurs. Il n’avait jamais été assez près et le regrettait. Il aurait voulu qu’elle le taquine.

Cela l’avait surprise : pourquoi donc voulait-il qu’elle l’embête, lui, le travailleur, l’ultra-sérieux ? Parce qu’il avait envie d’un peu de sa folie, de sa liberté. Et il l’avait embrassée. Oui, juste comme ça. Sans lui demander son avis mais en prenant tout son temps. Il l’avait déjà fait à d’autres, le coquin, ça se sentait. Pas elle. Elle se touche les lèvres. Elle se souvient de cette caresse douce, si douce sur ses lèvres. Il avait relevé la tête, lui avait souri, et avait recommencé, cette fois avec sa langue. Elle se dit soudain que ce serait formidable si tous les hommes pouvaient embrasser de façon aussi sensuelle et délicate que ce gamin à l’époque.

 

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Elle avait adoré. En y repensant, elle en a encore de petits frissons, y compris dans son intimité. Il avait cette façon si tendre d’effleurer ses joues, de lui caresser le visage. Elle en tressaille encore de plaisir en l’attendant sous cet arbre. Il avait de grands yeux bleus, une raie impeccable ponctuait sa coupe de cheveux si classique d’élève appliqué de collège privé. Elle portait ses Doc Martens de rebelle, des t-shirts à l’image de ses rockers préférés. Ou en tout cas, de ceux que son père lui faisait écouter, notamment dans la voiture, secouant la tête avec lui. Ses jeans rapés contrastaient tellement avec les pantalons à plis du garçon, tellement parfaitement ennuyeux et ringard à l’extérieur. Et si sensuel finalement, à l’âge où les sens s’éveillent et s’aiguisent. Ils s’étaient promis de n’en parler à personne. Elle, si solitaire dans sa rébellion. Lui, si solitaire dans sa pseudo-perfection.

Ils avaient volontairement donné un mauvais horaire à leurs parents pour chaque mardi. Ça arrangeait tout le monde d’ailleurs, y compris les adultes. Ils se retrouvaient dans ce parc, précisément où elle se trouve. Ils discutaient et surtout, s’embrassaient. Eperdument. Cette langue qui titillait la sienne, comme c’était bon, voire encore meilleur à chaque fois. L’été indien était propice. Pas trop chaud, pas trop froid. Aussi, ils pouvaient également se toucher.

C’était toujours très doux, ils s’exploraient gentiment. Lui toujours plus entreprenant mais sans trop en ajouter. Il avait frôlé les seins naissants des centaines de fois, s’extasiant sur ces jolis boutons roses. Elle avait aussi pu caresser sa virilité encore toute neuve mais déjà fière. Et ainsi, ils se découvraient. Elle en était toute chose quand elle rentrait chez elle, dans le secret de sa chambre, de son lit. Sa main était comme magnétisée, elle repassait là où la sienne était passée, s’attardant, accentuant la caresse.

Elle l’attend. Assise sous son arbre, la tête pleine de ces souvenirs qui lui mettent les sens en éveil. Il est presque 19h, les derniers badauds s’en vont. Et puis elle aperçoit, au loin, ce longiligne jeune homme. La raie de la coupe de cheveux est toujours là, des petites lunettes ont fait leur apparition, rondes et encadrant idéalement ses beaux yeux bleus. C’est bien lui qui s’approche. Et qui lui sourit.

 

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Elle veut se lever, aller à sa rencontre. Il est déjà là, auprès d’elle. Ils se font maladroitement la bise. Le retrouve-t-elle vraiment ? Elle a un doute d’un seul coup mais près de 20 ans ont passé, les gens changent. Il lui parle, sa voix est grave et douce. Il utilise ce surnom connu d’eux seuls. C’est bien lui, ça ne peut être que lui.

Alors, elle se laisse porter. Par sa voix chaude, par ses gestes rapides, précis et délicats. Un petit bosquet les dissimule au regard du gardien. Et c’est heureux. Car elle a déjà le haut de la robe dégrafé. Les boutons roses se sont mués en adorable poitrine rebondie et ferme, d’une blancheur d’albâtre. Il s’est frayé un chemin vers elle en l’espace de quelques secondes, tout en l’embrassant. Son baiser est toujours langoureux, chaleureux mais n’est pas tout à fait le même. Elle se fait la réflexion puis l’oublie rapidement : il a le droit d’évoluer dans sa façon d’embrasser, certes légèrement différente mais qu’elle apprécie toujours autant.

Le parc est enfin fermé, il est à eux. À son tour, elle a envie de plus d’intimité. Elle ouvre sa chemise, bleue bien sûr. Elle déboutonne son pantalon, beige bien sûr : il a conservé les codes de la bourgeoisie mais cela ne la dérange pas. Au contraire, elle apprécie. Les boutons de sa robe-chemisier ont tous été effacés. Elle porte des dessous de dentelle et de tulle, aussi blancs que sa gorge. Son excitation est si aisément perceptible, ses seins pointent au travers de la lingerie vaporeuse. Il apprécie, embrasse ses tétons ainsi exposés au travers du tissu. Ses caresses sont si justes, elle n’a jamais connu de mains si expertes à trouver la bonne façon de la toucher.

Bientôt, elles trouvent le chemin de son intimité, chaude, humide. Ses doigts s’y faufilent et elle laisse échapper un râle de plaisir mêlé de surprise. Mais comment sait-il si bien lui procurer de telles sensations ? En plus, il a une peau si soyeuse, si subtilement parfumée. Ce n’est pas la même odeur que quand ils étaient adolescents, se dit-elle. Mais bon, ça aussi, cela peut évoluer avec le temps, après tout ?
Ils se débarrassent l’un l’autre de leurs derniers vêtements. Les voici complètement nus dans ce parc, au crépuscule, comme au premier soir du monde. Et la vue de ce corps à la fois musclé et fin la ravit. Il semble apprécier tout autant celle de la délicatesse de cette Eve d’un soir, digne d’une statue de la Renaissance. Ses rondeurs sont si féminines avec ses hanches pleines, ses fesses dessinées et son petit ventre charnu.

Avec grand soin, il caresse tout son corps, avec ses mains, sa langue, un brin d’herbe ou une fleur, la faisant tressaillir et gémir. Elle ne le quitte pas des yeux et quand, ayant préalablement enfilé un préservatif, il la pénètre enfin, elle est au paroxysme du plaisir.

 

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Ses mains fines ébouriffent ses cheveux, dont la raie souffre un peu face à cette étreinte longue et passionnée. Même la tombée de la nuit ne les effraie pas. La première pénétration est souvent la plus délicieuse pour une femme. Quand elle correspond à l’humeur, douce, plus progressive, voire brutale parfois. Mais celle-ci est différente. Après l’avoir entamée dans une position classique au-dessus et tout contre elle, le voilà qui se redresse. Il fait passer ses jambes autour de ses épaules et habilement, il change son angle d’entrée. Sa vue se brouille tellement cet amant surgi du passé est exceptionnel. Heureusement que le parc est vide : leurs ébats sont aussi intenses dans les gestes que dans les râles et les soupirs.

A vrai dire, ils s’en fichent éperdument. Elle est à présent juchée sur lui, et leurs hanches ont un rythme parfaitement synchronisé. Elle ne s’est jamais sentie aussi libre, aussi libérée en fait, que par cette rencontre improbable avec cette divine créature venue du tréfonds de son passé et qui lui fait si bien l’amour.

Car elle ne l’a pas vu depuis leurs 13 ans. La perfection apparente du garçon ringard cachait des failles familiales qui ont fini par avoir raison du ménage de ses parents. Du jour au lendemain, il a déménagé pour suivre sa mère. Au retour des vacances de la Toussaint, il avait tout simplement disparu pour on ne sait où. Elle n’avait plus eu de nouvelles de lui. Jusqu’à ces derniers jours, via sa messagerie WhatsApp. Elle travaille en freelance, son numéro de portable est très facilement accessible. Il avait engagé la conversation avec elle de façon si naturelle et simple qu’elle s’était laissée faire. Et puis, après tout, elle le connaissait, non ? On n’oublie jamais le garçon qui vous donne votre premier baiser.

Ils avaient beaucoup discuté et puis, déjà, ils avaient joué. Il lui semait des indices un peu partout dans la ville, en rapport avec leur adolescence. Elle avait aimé cette période et s’y était replongée avec délices. 

Fatigués par leurs longues retrouvailles sexuelles, toujours entièrement nus, ils discutent. Et se restaurent. Il faut dire qu’il a amené ce qu’il faut et l’a soigneusement dissimulé avant qu’elle n’arrive. Un panier avec une couverture pour s’étendre et se cajoler, une bouteille de champagne, quelques gourmandises raffinées. Il a tout prévu. Et le jeu sexuel continue avec le délicieux breuvage qui coule sur son torse et son ventre. Elle le lèche goulument. Elle s’arrête. Il manque quelque chose.

« Tu venais d’être opéré de l’appendicite, cet été-là. Je ne vois pas ta cicatrice. »

 

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Elle plonge son regard dans le sien. Le bleu change de nuance, éclairé par les bougies.

« Je n’en ai pas. Je ne suis pas celui que tu crois », dit-il doucement.
« Continue », murmure-t-elle.

Et il lui raconte. Le garçon à la raie impeccable était son frère, une paire de faux jumeaux. Ils n’allaient pas à l’école au même endroit pour des raisons pratiques mais se racontaient tout. Et puis il est parti vivre en Australie, où il a finalement trouvé la mort dans un stupidement banal accident de voiture.  Il avait tout légué à son frère, toujours célibataire, parce que ses parents les avaient séparés.

« Je suis tombé sur ses journaux intimes et… »

« C’est pas vrai, il en tenait encore ?!, s’exclame-t-elle. J’ai écrit des choses dans son journal. Il disait qu’il voulait garder quelque chose de moi et que c’était le seul moyen pour que ça reste secret. J’écrivais sur des pages blanches, il ne voulait sous aucun prétexte que je voie le reste. Mais je n’étais ni sa première ni sa dernière petite amie du collège ! »

« Tu es celle dont il s’est toujours souvenu, qu’il a toujours souhaité revoir, tout au long de ces années. Il rêvait d’un moment comme celui que nous vivons aujourd’hui et ici. Chaque petite amie qu’il a eue ne t’arrivait pas à la cheville, dans ce qu’il écrivait. »

Et pour prouver ses dires, il lui raconte cette histoire, qui est arrivé avec ce garçon ringard et sérieux. Cette anecdote aussi mémorable qu’intime, quand ils ont failli se faire surprendre, qu’ils ont plongé derrière un buisson et qu’elle a gardé, au coude, cette longue cicatrice due à une branche morte. Les détails sont les bons, il ne ment pas, il ne peut pas mentir.

Que faire ? La légitime colère qu’elle a ressentie quelques instants s’est rapidement muée en chagrin puis en nostalgie. Ce garçon qui l’avait initiée à l’amour était mort, comme son adolescence. Soudain, le parc n’est plus le jardin d’Eden. La magie est rompue. Il n’y a plus ni d’Eve ni d’Adam qui tiennent. Et plus d’innocence non plus.

Sa première pensée est de se rhabiller, de partir rapidement. Mais ce n’est qu’une pensée. Ses sensations, elles, sont différentes. Elle se sent bien avec lui. Elle reconnaît que, confusément, elle savait que ce n’était pas le même. Ses baisers, son odeur. Des alertes qu’elle avait volontairement ignorées.

Il continue à la regarder. Elle le fixe.

« Refais-moi l’amour ».

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